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L’enseignement mutuel : un retour aux sources
Article publié le mardi 13 février 2018.
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Le saviez vous ? La forme scolaire actuelle, gĂ©nĂ©ralement associĂ©e Ă  l’École rĂ©publicaine et laĂŻque, n’est ni laĂŻque ni rĂ©publicaine. Elle a pour modèle les Écoles chrĂ©tiennes de Jean-Baptiste de La Salle, fondĂ©es au XVIIIe siècle, calquĂ©es sur les nefs des Ă©glises. Les Ă©lèves nombreux, regroupĂ©s par tranche d’âge, Ă©coutent immobiles et silencieux un maĂ®tre sur une estrade qui dĂ©tient le savoir. C’est « l’enseignement simultanĂ© Â». Mais on oublie souvent qu’il existait, dans le mĂŞme temps, un « enseignement mutuel Â» : les Ă©lèves les plus experts forment leurs condisciples moins avancĂ©s dans des classes multi-âges. Les rĂ©sultats y sont spectaculaires. Lorsqu’il faudra choisir un modèle pour une Ă©cole unifiĂ©e au sein de la IIIe RĂ©publique, c’est l’enseignement simultanĂ© qui aura les faveurs des politiques. Pour des raisons Ă©conomiques, mais pas seulement.

C’est donc l’histoire de l’enterrement puis de la résurrection d’une forme scolaire ancienne dont Vincent Faillet nous fait le récit dans son ouvrage paru en novembre dernier aux éditions Descartes & Cie.


C’est aussi l’histoire du cheminement d’un enseignant, qui, suivant les traces des pionniers de l’Éducation Nouvelle, décide un jour de lâcher prise et de faire confiance à ses élèves.
C’est passionnant.

Vincent Faillet, professeur agrégé de Sciences de la Vie et de la Terre (SVT), actuellement en poste au lycée Dorian a très gentiment accepté de répondre à nos questions.

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Vous racontez dans votre livre que l’élĂ©ment dĂ©clencheur de votre « mĂ©tamorphose Â» pĂ©dagogique a Ă©tĂ© la comparaison entre votre salle de classe et celle dĂ©crite dans le Dictionnaire de Ferdinand Buisson. N’y avait-il vraiment eu aucun signe avant-coureur ?

Vincent Faillet – L’élément déclencheur fut en effet cette prise de conscience que la salle de classe était figée depuis des siècles. Cela a été le chaînon manquant qui a permis de donner du sens à mon parcours pédagogique déjà bien riche d’expérimentations. J’ai toujours cherché à favoriser la collaboration et la coopération entre les élèves durant mes cours mais je le faisais sans vraiment comprendre que la lutte était vaine car la salle de classe n’était pas conçue et aménagée pour cela.

Vous racontez Ă©galement que ce sont vos Ă©lèves qui ont fait les premiers pas, Ă  partir du moment oĂą vous leur avez accordĂ© un espace de libertĂ© et de crĂ©ation. Comment expliquez-vous que ce soit si rarement le cas dans les classes, cette libertĂ© donnĂ©e aux Ă©lèves ?

VF – Si l’on suit la pensĂ©e de Michel Foucault, l’école c’est la prison et la prison est l’espace mĂŞme de la privation de libertĂ©. Et de la mĂŞme façon que la conception des prisons ne favorise pas le mouvement et les dĂ©placements libres de leurs occupants, les salles de classe sont conçues pour que les Ă©lèves soient enseignĂ©s « bouche cousue et cul posĂ© Â» selon la formule de Michel Serres.

Mon fils cadet est entrĂ© au « cours prĂ©paratoire Â» cette annĂ©e. Les dĂ©buts ont Ă©tĂ© difficiles pour lui car il a quittĂ© une salle de classe de « grande section Â» dans laquelle il pouvait se dĂ©placer librement pour une salle de classe avec les tables et les chaises sagement alignĂ©es et ordonnĂ©es devant le magistral tableau. Lorsque je suis allĂ© dans cette salle pour la rĂ©union parents-enseignant, mon premier sentiment a Ă©tĂ© un sentiment de peine profonde pour mon fils. Bien que l’enseignante fĂ»t formidable et justifia son choix, je comprenais que cette salle allait dĂ©truire la capacitĂ© naturelle de mon fils Ă  aller vers ses camarades notamment pour de l’entraide ; c’est une organisation qui isole dans un face Ă  face enseignant-Ă©lèves. Que restera-t-il, dans quelques mois ou dans quelques annĂ©es, de cette propension de mon fils et des autres enfants Ă  apprendre avec leurs semblables ? Sans doute plus rien ou pas grand-chose, ils seront formatĂ©s par le système. Je veux changer cela !

Vous dites que lors des premières sĂ©ances d’enseignement mutuel, vous dites avoir constatĂ© que « La salle visiblement ne [vous] appartenait plus Â»â€¦ Cette phrase est Ă©tonnante. N’est-ce pas lĂ  qu’il faut rechercher la force et la permanence de l’enseignement simultanĂ© ?

Cela montre avant tout que les Ă©lèves ont des idĂ©es et que l’école telle que nous la proposons aujourd’hui n’est pas celle qui serait spontanĂ©ment imaginĂ©e par ces derniers. VoilĂ  qui donne matière Ă  rĂ©flexion ! Cela montre aussi que le formatage que j’évoquais dans la question prĂ©cĂ©dente n’est pas irrĂ©versible. C’est une bonne nouvelle. Il ne faut pas rĂ©duire ce dĂ©bat Ă  un dialogue impossible entre une position libertaire et une autre liberticide. Je pense qu’il faut revoir ce vieux logiciel de l’école car il n’est plus adaptĂ© au monde dans lequel vivent nos Ă©lèves. Et si l’enseignement simultanĂ© persiste, c’est avant tout parce que l’amĂ©nagement des salles de classe ne propose pas vraiment d’autre posture pour les Ă©lèves et les enseignants. Il ne sert donc Ă  rien de changer le logiciel sans changer la machine ! Or, nos politiques Ă©ducatives ont tendance Ă  se focaliser sur la refonte permanente du logiciel sans chercher mettre Ă  jour la machine !

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Vous vous rĂ©clamez Ă  la fois de l’école mutuelle et de l’éducation nouvelle. Quels sont les points communs de cette double appartenance ?

VF – Je vois deux points communs entre l’école mutuelle et l’éducation nouvelle : la prise en compte du corps de l’élève et celle du plaisir d’apprendre, deux points complètement occultĂ©s par le système traditionnel simultanĂ©.

La prise de conscience du corps de l’élève, c’est se dire que l’élève n’est pas qu’un cerveau qu’il faudrait remplir mais aussi un corps qui doit se mouvoir pour exister. Je cite dans mon livre quelques tĂ©moignages d’élèves extraits de l’ouvrage « Le corps de l’élève dans la classe » de Claude Pujade-Renaud. C’est assez Ă©difiant de lire la perception qu’ils ont d’eux-mĂŞmes : corps absents et âmes mortes !

Quant au plaisir, il est complètement absent du dĂ©bat mĂŞme si certains comme Philippe Meirieu s’évertuent Ă  le mettre en avant. Quel calvaire pour les Ă©lèves et quelle erreur quant on connait les vertus du plaisir et du jeu dans l’apprendre !


Vous ĂŞtes considĂ©rĂ© comme un « enseignant innovant Â». Cela signifie quoi pour vous « innover Â» ?

VF – Pour moi innover, c’est se dire que demain ne doit pas ĂŞtre comme hier et qu’avant-hier porte peut-ĂŞtre en lui les germes de demain. C’est aussi laisser sa chance au hasard, lĂ  c’est le biologiste qui parle !


Si vous aviez un seul conseil Ă  donner aux collègues qui voudraient mĂ©tamorphoser leur classe ?

VF – Mon conseil serait de lâcher prise pour oser aller vers la transgression du modèle dominant ! Et je conseillerais de le faire surtout en restant soi-mĂŞme et en ne cherchant pas nĂ©cessairement Ă  appliquer les recettes qui marchent pour d’autres. Quand je prĂ©sente la « classe mutuelle Â» dans mon livre, ce n’est qu’un exemple imparfait de ce que l’on peut faire, sĂ»rement pas un modèle !

Pour en savoir plus :  www.vincentfaillet.fr

 
 
 
 
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