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Interview de Luc Bérille - secrétaire général du SE-UNSA -
Article publié le vendredi 20 février 2009.
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Les syndicats d’enseignants contre la légitimité démocratique ?

 

Après huit ans à la tête du SE, Luc Bérille quittera ses fonctions de secrétaire général en mai 2009 pour rejoindre l’équipe nationale de l’UNSA au niveau interprofessionnel. Il est ici interviewé par Luc Cédelle, spécialiste des questions éducatives au "Monde"

Interview

L.C. Revenons sur les suppressions de postes dans l’éducation qui continuent d’empoisonner le climat à tous les niveaux, même à l’université. On a l’impression que cette question tourne à l’obsession, non ?


Luc Bérille. C’est le gouvernement, et singulièrement le président de la République, qui en ont fait une véritable obsession. Le principe du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant en retraite a ainsi été érigé en préalable. Du coup, le point de départ de toute politique est devenu celui de la suppression d’emplois. Avec cette logique, on ne pose plus la question des besoins de service public ou celle des missions à assumer. Chaque ministère écope d’abord de son lot de suppressions d’emplois à réaliser et tente ensuite laborieusement d’habiller plus ou moins bien ces opérations d’économies. Cela amène à des grands écarts dangereux. L’exemple le plus frappant à l’Education nationale est celui de la suppression de 3000 postes de RASED : on en voyait bien la finalité comptable mais le non sens éducatif a rapidement éclaté au grand jour. Le ministère disait d’un côté qu’il fallait venir en aide aux élèves les plus en difficulté mais, pour atteindre les 13 500 suppressions prévues par la loi de finances 2009, il supprimait de l’autre les réseaux d’aides aux élèves les plus en difficulté…

Cette politique gouvernementale renforce ceux qui réduisent le débat éducatif à une question de moyens. A l’antienne « des moyens supplémentaires » répond, symétriquement, celle des retraits d’emplois. Dire que des moyens supplémentaires suffiraient en soi pour améliorer l’Ecole est faux mais dire, comme le gouvernement, que le moins de moyens est la clé de l’amélioration est tout aussi absurde.


Moins de moyens, mais pas non plus un effondrement… Le gouvernement projette de supprimer au total 80 000 postes, soit environ 10% des enseignants, selon un plan étalé sur 5 ans. Pour l’instant, en additionnant les suppressions de 2008 et de 2009, on arrive à 24 700 postes, soit pas plus de 3% de l’effectif d’enseignants. Les syndicats, dont le vôtre, crient au désastre. N’est-ce pas plutôt un ajustement ? 


Non, car s’il s’agissait d’un ajustement, deux aspects devraient quand même guider les répartitions de moyens : le quantitatif et le qualitatif. Le quantitatif, ce sont les évolutions de la démographie scolaire. De ce point de vue, il n’y aurait rien de choquant à ce que les dotations évoluent proportionnellement aux effectifs d’élèves à accueillir. Le problème, c’est que ce n’est absolument pas le cas ! Dans le budget 2009, le premier degré se voit retirer l’équivalent de 3750 emplois alors qu’une dizaine de milliers d’élèves supplémentaires sont attendus.

Dans le second degré, on attend environ 10 000 élèves en moins mais on retire l’équivalent de 6500 emplois ! Sur l’ensemble de l’enseignement scolaire, à démographie constante, la rentrée 2009 devra donc se faire, côte enseignants, avec 10 000 emplois de moins. L’autre aspect important pour la répartition des moyens, du moins lorsqu’on affiche l’ambition de diminuer l’échec scolaire, devrait être le qualitatif. C’est ce qui touche, par exemple, aux moyens d’appui pour des actions pédagogiques particulières : dédoublements ou travaux en petits groupes, etc. Mais, dans un tel contexte budgétaire, vous imaginez quelle place il reste à ce type de sujets…


D’accord, cela étant, un autre aspect des choses est volontiers occulté par les syndicats : personne ne perd son emploi dans l’Education nationale, puisque la diminution du nombre de postes se fait uniquement en ne remplaçant pas une partie des départs en retraite, à peu près un sur trois depuis deux ans. Or, à entendre les syndicats d’enseignants, on jurerait qu’il y a des licenciements massifs…


D’abord, des pertes sèches d’emplois, n’oublions pas qu’il en existe dans l’Education nationale pour les personnels non titulaires. Je pense en particulier aux « emplois aidés », qui n’ont que des CDD très limités dans le temps et dont l’arrivée en fin de contrat signifie le chômage. Il est vrai que, concernant les emplois de titulaires, le statut de la Fonction publique garantit l’emploi, et les économies se font via les non remplacements de départs en retraite. C’est pourquoi nous n’avons jamais utilisé, au SE-UNSA, le terme de licenciements, car il serait juridiquement erroné. Par contre, nous avons parlé de « plan social » parce que, dans l’opinion publique, il est synonyme de suppressions d’emplois massives.
Nous l’avons fait pour caractériser le budget 2009, initialement présenté par le gouvernement comme triennal, ce qui signifiait, au bas mot, 40 500 suppressions d’emplois programmées de 2009 à 2011 dans l’Education nationale. Nous voulions ainsi donner une échelle de mesure à tout un chacun : 40 000 emplois, c’est comme si les activités en France d’EADS, de Peugeot-Citroën ou encore du Crédit Lyonnais disparaissaient d’un coup. Il y a beaucoup d’inquiétude sur l’emploi en ce moment avec la crise mais imaginez que l’une de ces entreprises mette la clé sous la porte du jour au lendemain, cela ferait évidemment les gros titres.


C’est pourtant froidement ce qui est envisagé pour l’Education nationale, sans que nos concitoyens s’en rendent vraiment compte. Et n’oublions pas non plus que, dans une période d’accroissement massif du chômage, le non remplacement des fonctionnaires partant en retraite entraîne des places en moins aux concours de recrutement, donc autant d’emplois dont on prive les jeunes.


La « casse », le « démantèlement », une « saignée », une « attaque sans précédent », etc. Les syndicats disent cela tous les ans depuis… on ne sait même plus depuis quand. Comment les prendre au sérieux ? 


On sait depuis quand ! Depuis 2002 quand, après l’élection de Jacques Chirac, le nouveau ministre de l’Education, Luc Ferry, se voit confier la lourde tâche de revenir sur une grande première obtenue avec Jack Lang et le gouvernement Jospin : le principe d’un budget pluriannuel qui permettait enfin une planification du recrutement. Depuis cette période, les budgets n’ont cessé de supprimer des emplois, l’arrivée de Nicolas Sarkozy ayant entraîné une accélération massive pour les raisons que je viens d’évoquer. Néanmoins, il faut faire attention aux excès de vocabulaire et, de ce point de vue, la critique est juste : à force d’empiler les grands mots, on risque de banaliser.


Cela étant, il faut quand même reconnaître qu’un cap politique a effectivement été franchi : non seulement on n’avait jamais assisté à des suppressions aussi massives, mais la politique du gouvernement à l’égard de la Fonction publique a elle aussi franchi un cran. Le rôle et la place de l’Etat sont explicitement visés avec la RGPP (révision générale des politiques publiques), tandis que les modes de fonctionnement du service public, le statut des fonctionnaires qui le servent sont aussi l’objet des attentions gouvernementales. Très clairement, il s’agit d’y importer des éléments ayant cours dans le secteur privé. L’objectif d’abolition de la sectorisation scolaire s’inscrit dans ce cadre de façon extrêmement inquiétante.
Cela étant, tout le monde gagnerait à ne pas tomber dans la caricature. J’ai suffisamment d’expérience en matière de carte scolaire pour constater que toutes les suppressions ne déclenchent pas forcément de lever de bouclier. Les mobilisations sont motivées par des situations où les conditions d’enseignement risquent de s’en trouver dégradées. Mais localement, lorsqu’il s’agit d’un authentique réajustement de moyens, je constate que les collègues s’y résignent, même s’ils auraient parfois des idées pour conserver ces moyens et les utiliser dans l’intérêt des élèves. Signalons d’ailleurs que c’est très majoritairement l’intérêt des élèves qui motive nos collègues lorsqu’ils rentrent dans l’action.


Revenons en arrière. Dès le départ, Xavier Darcos - et Nicolas Sarkozy lorsqu’il avait reçu les syndicats d’enseignants en juin 2007 - ont répété qu’ils ne renonceraient pas à réduire les postes. Pourtant, vous n’aviez pas l’air si fâchés à l’époque. Pourquoi, aujourd’hui, faire comme si vous découvriez la Lune ?


Le programme du candidat Sarkozy était clair concernant la réduction des effectifs de la fonction publique. Cela dit, il peut y avoir loin de la coupe aux lèvres : le « non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant en retraite », c’est une formule. La mise en œuvre est plus difficile lorsque la population, y compris vos propres électeurs, découvrent ses implications pratiques. Je connais peu de parents volontaires pour que leur propre enfant en fasse les frais. J’observe d’ailleurs que les suppressions qui créent, à juste titre, beaucoup d’agitation dans l’Education nationale sont inférieures à ces 50 %. En juin 2007, lorsque le président nous reçoit, c’est pour nous annoncer qu’il supprimera les décrets de Robien concernant le service des enseignants du second degré. Pour mémoire, c’était le moyen qu’avait trouvé Gilles de Robien pour supprimer des emplois et cela avait déclenché un fort mouvement de résistance dont le SE-UNSA était partie prenante. Nous n’étions évidemment pas fâchés que le président nous annonce qu’il nous accordait ce que nous revendiquions ! Quant à aujourd’hui, nous ne faisons pas comme si nous découvrions la Lune. Au lendemain de l’élection présidentielle, Nicolas Sarkozy bénéficiait d’un fort taux de confiance. Il pouvait y avoir une certaine incrédulité dans l’opinion quand nous essayions, à l’époque, de préfigurer la mise en œuvre pratique de son programme. Je remarque que le candidat Sarkozy s’en était prudemment tenu à des formules générales sans en détailler devant les électeurs les conséquences prévisibles. Les choses ont aujourd’hui largement changé et notre discours et nos actions sont beaucoup mieux comprises, voire désormais soutenues par l’opinion.

 

L’idée de ne pas remplacer tous les départs en retraite (un sur deux en principe, mais ce principe, comme on vient de le voir, a été assoupli) dans la fonction publique était un axe fort de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Sur ce sujet, personne n’a été pris de court et les électeurs ont tranché. Votre refus acharné ne pose-t-il pas un problème de légitimité démocratique ?

 

Le SE-UNSA est un syndicat républicain. Il ne conteste évidemment pas la légitimité du gouvernement à gouverner, d’autant que l’élection présidentielle de 2007 s’est caractérisée par un fort taux de participation. Cela étant, nous procédons en fonction de nos propres mandats syndicaux et pas de l’élection présidentielle. La question que vous posez est intéressante car elle renvoie au fonctionnement de notre démocratie. Celle-ci est assise en France sur un système de représentation, à plusieurs volets : son volet politique, dont procèdent les élections politiques, mais aussi son volet social. Les organisations syndicales relèvent elles aussi de la démocratie représentative. Le SE-UNSA par exemple, est le second syndicat du monde enseignant français. Lorsque je le dis, ce n’est pas moi qui l’affirme, ce sont les enseignants qui l’ont tranché par leurs votes aux élections professionnelles de décembre dernier. Nous sommes donc nous aussi dépositaires d’un mandat électif de représentation. Bien sûr, je ne confonds pas les enseignants avec le peuple français mais, au plan social, les enseignants sont légitimes, pour ce qui les concerne, à être entendus. Ce serait une erreur d’opposer démocratie politique et démocratie sociale. Je pense qu’au contraire, elles sont complémentaires et que l’une ne peut fonctionner sans l’autre. D’ailleurs, la Constitution dit, par exemple, que notre république est sociale, et fait du droit à se syndiquer ou à faire grève un droit constitutionnel. Une partie du problème de respiration démocratique que l’on ressent en France tient sans doute à cette mauvaise articulation.


Ce qui arrive aujourd’hui dans l’Education nationale, cette crispation, ce ressentiment, tout cela n’était-il pas écrit d’avance, dans le programme du candidat Sarkozy ? Ou bien y avait-il place pour des scénarios différents ?


D’abord, tout n’était pas dans le programme présidentiel. Pour ne prendre que deux exemples, la suppression des cours du samedi matin en primaire ou la réforme du lycée n’ont jamais été évoquées par le candidat Sarkozy. Le président n’en parle pas davantage dans la lettre de mission qu’il a donnée au ministre de l’Education nationale. Cela étant, les grandes orientations du programme présidentiel étaient largement contradictoires avec nos mandats, en particulier le double mouvement préconisé, et de réduction de l’engagement de l’Etat, et d’introduction en son sein de règles de fonctionnement libérales. Mais dans le conflit en cours, il y a, en plus du problème des contenus, celui de la méthode. Les décisions tombées d’en haut, annoncées au coin d’un journal télévisé, le déferlement de mesures menées au pas de charge, tout cela a beaucoup contribué à crisper la situation. L’absence de dialogue et d’écoute, la brutalité génèrent un sentiment de mépris. Là, d’autres façons de faire, donc d’autres histoires étaient possibles.

 

De quoi Darcos est-il le nom ? 

 

Rendons tout de suite à César… Le titre de cette seconde partie de notre blog-interview de Luc Bérille, secrétaire général du SE-UNSA, est inspiré du talentueux « De quoi Sarkozy est-il le nom ? » (éditions Lignes, octobre 2007) d’Alain Badiou, ouvrage devenu une référence de la nouvelle ( ?) extrême gauche, et dont je ne partage pas les vues. Ni sur les médias qui ne seraient que « puissances de déraison et d’ignorance ». Ni sur le « pétainisme » auquel serait historiquement associé le pouvoir actuel et encore moins sur le « peu de foi » qu’il conviendrait d’accorder au vote, « cette procédure irrationnelle ».
Alors pourquoi « pomper » ce titre ? Parce qu’il est « trop fort », diraient nos lycéens. Et donc susceptible de contribuer à nous faire moins discrets.


L.C. Le thème de « la réforme », autrefois porté par la gauche, est désormais accaparé par le pouvoir (difficile de dire « le gouvernement »), qui se présente comme le nec plus ultra de la modernisation et renvoie tous ses opposants dans le camp de la sclérose. Vous situez-vous encore dans une perspective de changement ?


Luc Bérille. La tentative de brouiller les cartes est une des constantes du « sarkozysme ». Syndicalement, nous tenons compte, bien évidemment, de ce contexte politique, mais notre boussole est dans nos propres mandats. La caractéristique du SE-UNSA est justement qu’il porte des propositions pour le système éducatif et ses personnels. Nous n’allons pas cesser de le faire parce que Nicolas Sarkozy est président de la République. Mais il est clair que sa conception ultra-réduite du dialogue social réduit l’espace pour un syndicat comme la nôtre. Le SE-UNSA a adopté un mot d’ordre pour résumer sa démarche : « s’opposer et proposer ». Nous savons donc aussi nous opposer, et nous nous y sommes d’ailleurs beaucoup employés ces derniers temps. Mais il me semble que cette opposition est d’autant plus forte qu’elle est compréhensible pour l’opinion. Nous tenons à déjouer la tentative de faire de tout opposant un opposant stérile.


Lorsqu’on lui reproche de malmener ses interlocuteurs, Xavier Darcos réplique que jamais autant d’accords n’on été signés entre le ministère et les syndicats. Il y aurait donc, pour la galerie, des fâcheries qui cachent en fait une bonne entente ?


Xavier Darcos a conditionné toute participation à une discussion à la signature d’un protocole de discussions. Désormais, pour discuter, il faut signer… Tout cela est très formel mais, au SE-UNSA, nous avons toujours revendiqué ouvertement de pouvoir discuter et toujours dit clairement quelles revendications nous portions. Nous ne sommes donc pas gênés de l’afficher via la signature d’un protocole dans lequel sont énumérés les sujets qui seront abordés, comme cela a été fait en juin 2008 pour le lycée avec les « points de convergence ». Je conçois que, si on pratique la discussion en coulisse et l’intransigeance en public, on soit moins à l’aise. Là où Xavier Darcos abuse, c’est lorsqu’il confond à dessein discussion et accord. J’ai signé, au nom du SE-UNSA, quatre protocoles de discussion. Sur le service des enseignants du premier degré, la discussion a débouché sur un accord que nous avons estimé pouvoir signer, ainsi que le SGEN-CFDT. Sur l’enseignement professionnel, nous avons refusé de signer l’accord proposé car nous pensions que les moyens de mise en oeuvre n’étaient pas garantis, et les faits d’aujourd’hui nous donnent plutôt raison. Quant à feu la réforme du lycée et à la formation des maîtres, nos constats de désaccords sont plus nombreux que l’inverse. Pour notre part, nous nous efforçons d’assumer nos accords comme nos désaccords et je crois que Xavier Darcos serait bien inspiré de le faire aussi. Cela lui éviterait l’amalgame entre discussion et accord. La pratique du double langage, de part et d’autre, est encore trop présente dans l’Education nationale. Pour notre part, nous avons, par choix politique, décidé de la bannir. Dans la crise du système de représentation démocratique, les syndicats aussi peuvent avoir à balayer devant leur porte. Comment représentons-nous et le faisons-nous bien ? C’est un vrai sujet. Il me semble que le double langage affaiblit le lien démocratique.

En tant que secrétaire général du SE-UNSA, j’avertis toujours mes interlocuteurs, que ce soit des collègues ou le ministère, que ma façon d’aborder les choses avec eux sera adaptée mais que, sur le fond, je ne leur dirai pas des choses différentes selon que nous sommes avec ou sans témoins. Évidemment, ce « parler vrai » est une arme à double tranchant : certains vont solidement s’y retrouver, d’autres renforcer leurs désaccords avec nous. En tout cas, c’est peut-être à ce prix que l’on revivifiera notre système démocratique.


Avez-vous le sentiment que le pouvoir cherche l’affrontement avec le syndicalisme enseignant dans son ensemble, désigné comme le symbole de la « résistance au changement » ? Sentez-vous de la part des représentants du pouvoir la volonté de vous infliger, collectivement, une défaite ?


On peut, avec virtuosité, brouiller les cartes un certain temps, mais le naturel finit par revenir au galop. La droite continue à avoir un problème avec le syndicalisme, comme avec les enseignants et les fonctionnaires en général. Il y a un débat dans la majorité mais la tentation de l’affrontement est toujours présente et elle affleure clairement derrière certaines mesures. Je pense, par exemple, qu’à l’épreuve des faits désormais, tout le monde a bien compris que le vrai objectif de la loi sur le service minimum d’accueil dans le primaire était de contraindre l’exercice du droit de grève. De même, les consignes données par le ministère pour rendre beaucoup plus difficile sur le terrain l’utilisation du droit syndical visent à affaiblir le rôle des syndicats. On pourrait parler aussi du contournement des organismes paritaires où siègent les élus du personnel et qu’on est en train de vider de leurs compétences.


Ce qui se passe actuellement dans l’enseignement primaire ne témoigne-t-il pas, derrière des arguments sur les nouvelles modalités d’évaluation, d’un refus farouche de rendre des comptes sur la qualité du travail fourni ? Pourquoi la classe devrait-elle rester une « boîte noire » inaccessible ? Et au nom de quoi les enseignants seraient-ils les seuls professionnels, dans la société, à se soustraire à la loi commune de la performance ?


Je ne nie pas que quelques collègues puissent développer une allergie sur ces questions mais, sincèrement, ils sont extrêmement minoritaires. La pratique des évaluations n’est pas nouvelle et je rappelle qu’elle est quotidienne dans chaque classe. Quant aux évaluations nationales, c’est le ministre Jospin qui les avait introduites en CE 2 et en sixième et les collègues en ont largement accepté le principe. Ce qui pose problème dans les évaluations Darcos en CM 2, c’est qu’elles sont conçues comme des évaluations bilan alors qu’elles doivent être passées à la mi-janvier. Du coup, elles contiennent certains exercices portant sur des notions qui, six mois avant la fin de l’année, n’ont pas pu être traitées avec les élèves. Au lieu de prendre simplement en compte cette évidence pédagogique, le ministère s’est raidi… Du coup, il nous a fallu donner une consigne syndicale pour que nos collègues fassent bien passer les évaluations, mais pas sur les sujets qui n’auraient pas été étudiés avec leurs élèves ! C’est tout de même incroyable d’être obligé d’en arriver là : il y a des moments où on a l’impression de marcher sur la tête mais ça montre à quel point le dialogue peut être bloqué ! L’autre question posée par ces évaluations était celle de leur utilisation. Nous ne souhaitions pas qu’elles servent à dresser un palmarès public des écoles avec le risque d’entrer dans une logique consumériste. Parce que celle-ci n’aboutit jamais à corriger les difficultés rencontrées mais finit toujours par les amplifier.


Mais… d’une part, cela fait dix fois que Xavier Darcos écarte toute idée de palmarès ! D’autre part, au fond, où serait le mal ? Les écoles sont-elles toutes égales et les enseignants envoient-ils leurs enfants dans une école dont ils sauraient qu’elle est la plus mauvaise du secteur ? 


Il y a plusieurs Xavier Darcos. Celui qui annonçait : « Les résultats obtenus par chaque école seront mis en ligne sur internet pour permettre aux parents d’en avoir connaissance » (discours du 28 janvier 2008, à l’ESEN) … Celui qui dit maintenant le contraire… Tant mieux, mais quel Xavier Darcos faut-il croire ? Une note du ministre aux recteurs officialisant cette nouvelle version aurait levé toute ambiguïté. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Peut-être parce que cela anticipe sur l’abolition de la sectorisation scolaire prévue pour 2010, où les résultats des établissements seront l’un des pivots du « libre choix » des familles. Alors, il n’y a évidemment rien de mal à aspirer à ce que son enfant obtienne les meilleurs résultats scolaires, au contraire ! C’est pourquoi il faut évidemment que les parents aient communication des résultats de leur enfant. Mais, si la satisfaction de cette envie légitime doit passer par un « libre » marché scolaire, où la solution résiderait dans le passage d’un établissement à un autre, alors on entre dans une logique totalement inégalitaire. Car les établissements qui seront très demandés n’auront pas de capacités d’accueil infinies. Et que fait-on des autres ? En focalisant sur l’excellence, on creuse les écarts et on installe définitivement des ghettos. Je crois que, sur ce sujet, il faut affronter les questions en face : le droit à l’Education est-il le même pour tous sur l’ensemble du territoire ? En droit, oui, mais en effectivité pas totalement, et beaucoup pour des raisons sociales. Dans le Public, l’Ecole est la victime et pas la responsable des politiques de ségrégation urbaine. Mais, au nom de cela, faut-il abolir le droit ?

Au SE-UNSA, nous pensons qu’il faut garder le principe d’une école publique de proximité offrant une éducation de qualité mais qu’il faut se battre sur l’effectivité : en redécoupant les secteurs quand c’est une des conditions de l’hétérogénéité sociale, en compensant vraiment les inégalités en moyens et en offre et, surtout, en menant une politique urbaine visant à casser les ghettos.


N’y a-t-il pas une indécence à voir brandir par des enseignants la notion de « désobéissance civile » - moralement et politiquement pertinente lorsque des droits humains fondamentaux sont en cause - à propos de désaccords portant sur l’organisation de la semaine scolaire ou l’aide aux élèves en difficulté ?


Le SE-UNSA n’a donné aucune consigne de ce type. D’abord, ce genre d’action ne peut pas rassembler la grande masse de nos collègues. La grande majorité pense que l’aide individualisée aux élèves en difficulté serait plus efficiente si elle était placée sur le temps scolaire et pas en alourdissement d’une journée déjà très longue. Pour autant, beaucoup s’efforcent de la rendre quand même la plus efficace possible dans l’intérêt des enfants. Or, s’appuyer sur un désaccord avec une politique éducative pour en faire « payer les frais » aux élèves en difficulté est indéfendable et totalement contreproductif devant l’opinion. L’autre raison qui nous interdit de prôner une action de ce type nous ramène au fond : nous nous battons pour sauvegarder l’Ecole publique et, pour cela, elle doit rester un service d’Etat avec des fonctionnaires d’Etat. Cela signifie que l’Etat doit continuer à nous attribuer nos missions et que ce n’est pas à chaque fonctionnaire, à titre personnel, de choisir s’il les exercera ou non. Nous ne sommes pas une profession libérale qui trie ses activités.

Le SE-UNSA ne peut pas appeler des enseignants à des comportements qui préfigureraient précisément ce que nous combattons : des modifications du statut de la Fonction publique tendant à introduire des normes d’individualisation relevant du privé. Le principe républicain de l’égalité des droits est professionnellement incarné sur le terrain par les fonctionnaires. Si la loi est la même pour tous, il serait inacceptable qu’un juge ou un policier fasse lui-même sa propre loi. Si les programmes scolaires nationaux fixent les connaissances auxquelles tout jeune doit avoir accès, il serait tout aussi inacceptable qu’un enseignant fasse lui-même ses propres programmes. Par contre, il peut exister de mauvaises lois comme de mauvais programmes et les fonctionnaires censés les appliquer peuvent être particulièrement bien placés pour en témoigner. Mais il y a pour cela l’action syndicale et citoyenne.


Nombre d’enseignants ou de parents d’élèves éprouvent aujourd’hui une telle défiance envers le pouvoir qu’ils sont sincèrement persuadés que le projet du gouvernement est de privatiser l’école. Partagez-vous cette conviction ? Et si vous ne la partagez pas, pourquoi la laissez-vous se propager ? 


La privatisation, c’est-à-dire l’abandon d’une activité publique pour la livrer au secteur privé, cela fait partie de la politique gouvernementale : je pense à ce qui menace des entreprises publiques comme EDF ou la Poste. Mais le projet du gouvernement sur la Fonction publique est plus subtil. J’ai parlé de sa volonté d’y introduire des modes de fonctionnement importés du privé. Je crois que c’est davantage ainsi qu’il envisage de faire pour l’Ecole. En matière d’éducation, on peut considérer que le service public est là pour garantir à tous un droit : c’est la base de notre Ecole publique. Mais on peut avoir une autre logique qui consiste à estimer qu’il existe un marché scolaire et que l’Ecole doit alors s’organiser pour y répondre selon le principe de l’offre et de la demande. C’est très exactement la logique à laquelle nous conduirait la disparition complète de la sectorisation scolaire, dont je rappelle qu’elle est affichée comme un objectif gouvernemental. Dans ce scénario, tout repose sur le supposé « libre » choix des parents. Dans cette optique on voit à quoi peut servir un palmarès des établissements. Ces derniers entrent alors en concurrence puisqu’il faut bien attirer des élèves chez soi et pas ailleurs, et la vitrine de l’établissement devient essentielle. Evidemment, le soit disant libre choix que l’on fait miroiter pour tous ne le sera que pour quelques-uns. Quant aux établissements les plus cotés, ce sera au bout du compte pour une bonne partie le chef d’établissement qui choisira. 

Evidemment aussi, si on choisit ses élèves, on finira par choisir ses enseignants, en fonction du profil que l’on veut donner à l’établissement. Bien sûr, dans ce système, pas de problème pour les établissements prestigieux mais le bas de gamme lui… A quoi aboutirait-on ? Très exactement à l’importation dans le public du fonctionnement actuel des établissements privés sous contrat : choisissant chacun leurs élèves et recrutant leurs enseignants, concurrents entre eux, dotés d’un caractère propre donnant la vitrine de l’établissement (catholique ? certes, mais, de plus en plus, boîte à bachot ou vraie offre structurante où l’on « tient » les élèves, ou lieu de l’entre soi, préservant de l’hétérogénéité sociale, ou…), et, évidemment, financés sur fonds publics.


En somme, vous êtes en train de m’expliquer que toute recherche d’efficacité et toute tentative d’évaluation du service rendu au public équivaut à la privatisation ? C’est un beau cadeau que vous faites-là aux libéraux…


Pas du tout. Je pense exactement le contraire. Le service public est là pour assurer des activités d’intérêt général. L’évaluation est donc indispensable pour mesurer l’effectivité du service rendu et son efficacité. Si elle révèle une défaillance, elle doit alors déboucher pas seulement sur un constat mais sur une remédiation. Pour aller où ? Vers un service de qualité effectivement rendu, conformément à l’intérêt général. D’où les revendications que nous portons pour améliorer le fonctionnement du service public, le moderniser : cela peut passer par des réformes de structure, par des moyens, de la formation, etc… Le vrai cadeau fait aux libéraux, ce serait de couvrir des dysfonctionnements et d’oublier que les principes ne valent pas que par leur proclamation intemporelle mais aussi par leur incarnation aujourd’hui. Laisser un service public s’enfoncer dans l’inefficacité, c’est le meilleur moyen pour précipiter son abandon.


Un dernier mot à ce sujet : la privatisation n’est pas diabolique en soi. Il s’agit de savoir quels domaines elle doit régir et quels domaines doivent lui échapper. Que la population boive un soda de telle ou telle marque, cela fait vivre des entreprises et leurs salariés : dans les limites des préoccupations de santé publique, cela relève donc d’une activité industrielle et commerciale privée, à caractère concurrentiel, pas de l’intérêt général. Mais que tous les jeunes aient accès à une éducation de qualité relève d’un autre registre. Ce qui me gène dans l’importation de fonctionnements du privé dans la Fonction publique, c’est qu’ils peuvent entrer en contradiction avec le service de l’intérêt général. Le problème des enseignants ne doit pas être d’attirer le plus possible de consommateurs vers son école, comme on attirerait le plus possible de consommateurs de soda vers son entreprise plutôt que vers une autre. Leur problème est de parvenir à ce que tous les élèves réussissent, quelle que soit l’école publique fréquentée, et ça c’est l’intérêt général de la Nation.


La gauche enseignante en est-elle réduite à se doper au mensonge catastrophiste, par exemple quand elle parle de la « destruction » de l’école maternelle lorsque le débat, qui oppose dans les deux camps des gens respectables, ne porte que sur l’opportunité de la scolarisation à deux ans ?


En tout cas, Xavier Darcos s’est beaucoup employé à nourrir lui-même le soupçon. Quant à ce qu’en disent certains parlementaires de la majorité, voire des membres de son cabinet, cela trahit parfois des conceptions plus que sommaires, et pas seulement sur la scolarisation à deux ans. Cela étant, le ministre a clarifié son expression sur le sujet ces dernières semaines et c’est bien. Le SE-UNSA lui a proposé de faire encore un pas en organisant une conférence de consensus sur la scolarisation des « deux ans », ce qui permettrait de cesser d’affirmer tout et n’importe quoi sur le sujet. Nous lui avons aussi demandé d’abaisser à 3 ans le début de l’obligation scolaire. La réglementation acterait simplement ce que la pratique sociale a imposé puisque, aujourd‘hui, quasiment tous les enfants de 3 ans sont scolarisés. Mais cela permettrait d’en finir une bonne fois pour toute avec ce doute qui pèse sur l’école maternelle : en l’intégrant dans la scolarité obligatoire, on n’aurait plus à se demander si c’est une vraie école ou pas.


Au bout de 19 mois de pratique, comment caractériseriez-vous le « sarkozysme, allié de l’école » que Xavier Darcos vantait le 18 juillet 2008 dans une tribune au Monde ? Pour chiper la formule à succès d’Alain Badiou sur Sarkozy, « de quoi Darcos est-il le nom » ?

La nomination de Xavier Darcos comme ministre de l’Education nationale correspondait à une analyse politique faite par Nicolas Sarkozy sur le monde enseignant. Il estimait que, le cataclysme Allègre ayant détaché les professeurs de la gauche, il y avait, là aussi, une place à prendre pour la droite. Il lui fallait pour cela un poisson pilote, de droite, mais susceptible de communiquer avec le milieu parce qu’issu de lui, connaissant les arcanes de l’Education nationale et ses acteurs, respectant ces derniers et étant respecté par eux. Xavier Darcos avait ce profil. Dix-neuf mois après, a-t-il réussi son pari ? Dans le premier degré, force est de constater qu’à force de mesures imposées d’en haut, irrespectueuses de la professionnalité des collègues, à force aussi d’autoritarisme parfois mesquin - car il faut voir comment la pression ministérielle est relayée sur le terrain -, il a creusé un fossé très profond entre les enseignants et lui. Dans les écoles primaires, où les collègues sont pourtant peu portés sur la polémique et où le pragmatisme professionnel domine, c’est une situation exceptionnelle. Dans le secondaire, le conflit n’est pas aussi aigu mais les restrictions budgétaires continuelles ont créé un mauvais climat, lourd et tendu dans les établissements.

S’il s’agissait de montrer que le sarkozysme était un « allié » de l’Ecole, ça me semble plutôt raté pour ce que je peux juger de la perception des enseignants, mais aussi d’une part importante de l’opinion publique. Alors de quoi Darcos est-il le nom ? Peut-être d’un poisson pilote… Peut-être aussi d’une métamorphose un peu étrange, celle d’une personnalité politique d’envergure nationale qu’on aura vu se transformer en bon élève du sarkozysme, multipliant les gages comme s’il fallait garder sa place dans le « G 7 » des ministres près du président, allant, ce qui pouvait parfois presque mettre mal à l’aise, jusqu’à devenir un exégète de la parole du président Sarko, comme, autrefois, Alain Badiou le fut de celle du président Mao…

 

 
 
 
 
ALC